Guy Béart

Au-delà de l’élan inspiré par l’Evangile : à la recherche d’une Realpolitik migratoire

Guy Béart « avouait être "de gauche" quand il méditait mais "de droite" quand il agissait » (AFP).

J’ai tendance à vivre les mêmes tensions quand il s’agit de mettre en pratique les préceptes de l’Evangile. Notamment dans la crise récente, et pourtant si ancienne, dite des réfugiés.

Lorsque je médite les paroles du Christ, tout semble évident, sans appel. L’amour du prochain, l’hospitalité sacrée, la règle d’or, lâcher ses richesses, Matthieu 25, le Bon Samaritain, la parabole du riche et de Lazare… y a-t-il même à discuter ?

La brutalité de la Hongrie de Victor Orbàn me répugne, les manipulations outrancières des intox de propagande brune – « marine » ou plus chienlit encore – également. Il est impossible de se barricader en prétendant que le malheur à notre porte ne nous concerne pas. Sans céder à la culpabilité malvenue (bien sûr que nos pays sont importateurs de pétrole et exportateurs d’armes, mais est-ce que cela explique tout ?), l’Europe occidentale d’après-guerre s’est construite sur des principes d’un humanisme plutôt généreux pour qui les accords de Vienne (pour les réfugiés de guerre) et l’asile politique sont importants.

Cependant, le chiffre avancé par le ministre de l’Intérieur allemand à la consonance toute huguenote, Thomas de Maizière, parlant de 800.000 réfugiés arrivant en Allemagne en 2015 (le vice-chancelier Gabriel  a récemment corrigé en 1 Million), sans doute plus dans les années à venir, ce chiffre a de quoi donner le tournis. On peut supposer que pour une Allemagne en mal de natalité des « invités » plutôt bien formés sont une aubaine. Mais tout de même, je doute qu’un tel flot régulier puisse être absorbé et intégré. D’un autre côté, l’Europe doit-elle ainsi priver la Syrie de ses forces vives qui seraient appelées à reconstruire un pays en ruine après la chute hypothétique de Daesh et d’Assad ? Et les autres victimes et déplacés de guerres dans le monde, qui n’ont pas les moyens d’arriver jusqu’en Europe : Congolais, Erythréens, Libyens, les femmes, enfants et personnes âgées ? Car ceux qui arrivent actuellement, n’étaient pas tous en danger immédiat, bénéficiant déjà d’un statut de réfugiés en Turquie, au Liban ou en Jordanie, et ayant les moyens suffisants pour payer des passeurs, ils n’étaient donc pas les plus fragilisés.

Aussi réjouissantes qu’étaient les images d’un élan humanitaire sans égal – de simples citoyens qui se mobilisent pour offrir habits, matelas, jouets, temps – aussi aléatoires sont les suites. La spontanéité du Bon Samaritain, elle, pouvait se reposer sur des mains expertes entre lesquelles il laisse son prochain blessé dès le lendemain…

L’Allemagne de Merkel a-t-elle l’haleine suffisamment longue, les reins assez solides pour relever le défi posé par l’afflux massif et surtout l’intégration de ces réfugiés ? Ou les bien-nommés Angela et son vice-chancelier Gabriel font-ils preuve d’un angélisme des plus naïfs qui mettent en place, à leur corps défendant, les conditions pour une future implosion sociale, en donnant des ailes aux extrémismes ? Car une société se construit sur un processus lent et complexe de contrat social ; celui-ci peut être mis en péril.

En France, quelques voix appellent à emboîter le pas à son voisin allemand, au-delà des 24.000 réfugiés « français » en deux ans qui constituent un chiffre anecdotique face à l’ampleur du problème. Certaines organisations rêvent à une abolition pure et simple des frontières et à la régularisation de tous les migrants, qu’ils soient politiques, économiques, climatiques ou réfugiés de guerre. Un tel idéal de générosité ne relève-t-il pas tout simplement d’irresponsabilité, si nous considérons les chiffres auxquels nous devons nous attendre ?

Alors, j’entends les appels de l’Union des Eglises Protestantes d’Alsace et de Lorraine (UEPAL), de la Fédération Protestante de France (FPF), de la Fédération d’Entraide Protestante (FEP), du pape François, appelant à accueillir des réfugiés dans nos paroisses ou dans nos maisons. Oui, très certainement, nous avons des efforts à faire dans nos actions diaconales et de solidarité, pas seulement envers les migrants. Chaque paroisse doit réfléchir à la manière concrète et symbolique dont elle peut venir en aide aux prochains les plus démunis, cette crise migratoire met en exergue la détresse sociale qui existe jusque dans nos quartiers et nos campagnes.

Mais je me refuse de croire que nous avons réponse à tout, que l’élan de générosité est sans limite et qu’il suffirait d’appliquer de manière littérale les préceptes de l’Evangile.

L’Evangile est un aiguillon qui nous pousse à agir, certes, mais aussi à réfléchir à des moyens d’agir de manière juste, concrète et réaliste.

Quant à la crise des réfugiés, nous ne disposons peut-être pas encore des moyens adaptés. Si nous ne voulons pas de ces violences aux frontières de l’Europe pour contenir l’arrivée des réfugiés, ni ne pouvons accueillir et intégrer des millions de migrants, c’est que nous devons continuer à chercher des solutions valables.

Quelques pistes ont été évoquées et bien qu’elles aient été décriées, elles valent, à mon sens, la peine d’être explorées :

  • la mise en place d’un statut de réfugié de guerre, garantissant une protection, mais qu’un séjour provisoire. Sans doute faut-il faire évoluer ce statut, dans le cas où le conflit dans le pays d’origine s’enlise et que le séjour se prolonge au-delà de cinq ans.
  • la mise en place de zones sécurisées, à proximité des zones de conflits pour venir en aide le plus possible sur place, sans inciter les personnes à entreprendre des voyages périlleux et entretenir des réseaux criminels de passeurs.

J’ajoute :

  • la construction de camps de réfugiés provisoires mais suffisamment confortables en Europe, où les réfugiés organisent une vie sociale, employant les forces vives présentes : enseignants, médecins etc. du pays, permettant aux enfants et aux étudiants de poursuivre leurs études, et de préparer la future reconstruction du pays en guerre, profitant d’une organisation démocratique qui serait à instaurer à l’intérieur des camps.

Je prends le risque de nommer ces pistes, bien que n’étant pas formé à la résolution des crises. Aussi démandé-je de l’indulgence pour ce qui pourrait sembler naïf. Toutefois, je prie pour que nos dirigeant-e-s soient inspiré-e-s à la recherche de chemins nouveaux vers une Realpolitik de la migration.

 

J. Grauling, pasteur

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